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Déborah, porteuse de la parole de Dieu
La distance de la lecture : contre des identifications problématiques

"Déborah, une femme, une prophétesse, la femme de Lappidoth, jugeait Israël en ce temps-là." Les marqueurs du féminin sont surabondants dans la phrase qui ouvre le récit sur Déborah. Son nom est au féminin, suivi de "une femme" ; ensuite elle est nommée prophétesse, au féminin ; cela ne suffit pas : femme de Lappidoth. Mais j'ai fait une découverte étonnante : aucune des traductions courantes (ouvrez vos bibles) ne reprend la phrase telle quelle.

Le récit tel que vous le trouvez en Juges 4, 4 et 5 nous amène dans un temps lointain. Vous entendez "en ce temps-là" ; la distance qui nous sépare de ce qui va suivre est importante. "Ce temps-là" nous fait entrer dans une histoire. La désignation du palmier en tant que "palmier de Déborah" témoigne de cet éloignement. Ce palmier est lié depuis des temps mémorables à la figure de Déborah. Elle est déjà devenue partie du paysage.

La distance avec l'histoire racontée amène à nous demander : Quel était ce temps-là ? Est-ce le temps du conte de fée, intemporel ? Ou encore : Serait-ce l'écart lui-même qui compte ?
Des prophétesses, on en connaît d'autres. Elles sont toujours en danger d'être écartées. Mais celle-là, difficile de la taire.  Les notes de bas de page des traductions donnent comme sens de son nom : Déborah : abeille/bourdon. C'est joli.

Intriguée, j'ai ouvert mon dictionnaire. Pour moi, Déborah rime avec une racine qui dit "parole". ... "dabar". D'où vient le sens "abeille" ? Je découvre une deuxième direction que la même racine peut indiquer : indiquant une épine ou un dard, elle revêt des sens multiples ... mais ce n'est jamais une abeille infatigable qui est indiquée, mais un dard qui pique, la peste qui s'abat ...

Déborah qui porte une parole - ou Déborah qui représente une épine dans la surface lisse d'une magnifique histoire de victoire ? Au prix d'abandonner l'image d'une gentille abeille infatigable, les deux directions me semblent intéressantes. La parole se fait parfois épine, difficile à retirer.

La présentation de Déborah oscille entre "ordinaire" et "hors cadre". Elle, une femme ordinaire, contraste avec le fait qu'elle soit prophétesse. On imaginerait facilement une vierge chaste ou une veuve éplorée ... mais non : une femme tout court. Ensuite : Femme de Lappidoth, c'est laconique, mais important. Elle vit dans un cadre banal. Le fait qu'il n'y a rien à signaler est à signaler.

Le récit fixe l'ordinaire pour nous dire l'extraordinaire. Non contente de porter la parole de Dieu, Déborah juge. Mais quel écart s'instaure avec l'image d'un "guide suprême" ? Assise par terre sous un arbre. Nous risquons d'y voir une image bucolique, charmante. Mais d'autres récits nous rappellent qu'on trouve des prostituées sacrées sous les arbres, sur les hauteurs. Elle, elle juge ; sa voix suit la voie de Dieu. Les fils d'Israël montent vers elle pour se soumettre à son jugement. Elle ne trône pas. L'autorité lui vient d'ailleurs.

Mais elle va se lever. Elle va être avec le chef de l'armée. Mêlée au sort de son peuple. Mais d'abord elle va parler. Elle dit une parole comme une épine : "La gloire ne sera pas pour toi, car c'est à une femme que l'Eternel vendra Sisera". Sisera, chef ennemi, vaincu par une femme.

S'agit-il de remplacer un vaillant chef de guerre par la femme ordinaire ? Tu ne fais pas le poids, mais moi, oui"  Mais peut-être sommes-nous trop rapides. Une inconnue arrive dans le champ d'action. Yaël, une autre femme, prendra l'initiative de l'action. L'embarras du choix. Deux femmes complices de Dieu.

Ce n'est pas une histoire d'identification qui nous est proposée. En s'écartant loin du temps présent, elle montre comment Dieu peut faire éclater les cadres ordinaires. Les femmes ici servent Dieu dans un double sens. Si je disais : "Parle comme Déborah", "tue comme Yaël", quel malentendu ce serait !

C'est la distance avec l'histoire qui permet de voir la façon dont Dieu se rend présent. Son éclat est visible grâce au cadre de la vie ordinaire. Son pouvoir est profondément différent de nos représentations.
Angelika Krause


20 février 2010